99 Questions à Cyprien Gaillard

Interview publique au cours de la conférence sur la mode du ZEITmagazin au Privatmuseum me Collectors Room, à Berlin-Mitte. L’artiste Cyprien Gaillard est dans ce contexte un interlocuteur original, car il a expliqué clairement avant l’entretien qu’il n’avait pratiquement rien à dire sur le sujet (nous parlerons donc de beaucoup de choses, mais quasiment pas de mode). Il porte une chemise en jean, un jean et des baskets en tissu rouge. Il est assis jambes croisées ; son visage exprime cette touchante nervosité propre aux jeunes hommes. Qui est ce type assis sur la scène ? En bref : depuis quelques années, il suffit d’aller de temps à autre boire une bière dans un bar de Berlin pour entendre obligatoirement prononcer son nom, ou même pour croiser l’artiste. Gaillard a 33 ans, il a grandi à Paris et à San Francisco, vit aujourd’hui entre New York et Berlin. Son art est consacré au rapport entre l’architecture et la nature, tandis que lui-même est fasciné par les édifices archéologiques, les immeubles HLM et les destructions et explosions de bâtiments (la critique classe Gaillard parmi les représentants du land art ou field art). Le plus extraordinaire chez cet artiste est qu’on se satisferait parfaitement d’un art de qualité moyenne de sa part, tant sa personne même est passionnante et en soi une œuvre d’art. Or l’œuvre encore jeune de Cyprien Gaillard est d’une complexité et d’une profondeur magnifiques (on pense à son inoubliable pyramide édifiée à partir de packs de bière Efes, exposée il y a deux ans aux Kunst-Werke de Berlin). Cette fois, nous avons décidé, en accord avec lui, de mener un entretien aussi bref et superficiel que possible. Surtout pas de pensée profonde ! Le jeu des questions-réponses doit se dérouler aussi vite que possible. Le public est bienveillant et intéressé. Alors qu’il n’est que 1 heure de l’après-midi, l’artiste a déjà bu trois petites bières, histoire de se mettre en forme pour le jeu, ce qui le rend encore plus sympathique.

1 Or ou argent ?

J’aime le bronze.

2 Chapeau ou béret ?

Chapeau.

3 Jeunes filles ou femmes ?

Les deux, ou plutôt non, ni l’une ni l’autre.

4 Efes ou Löwenbräu ?

Efes.

5 Musée de Pergame ou musée Guggenheim ?

Musée de Pergame.

6 Culture élitiste ou culture populaire ?

Les deux.

7 New York ou Berlin ?

Berlin.

8 5 heures du matin ou 5 heures de l’après-midi ?

5 heures du matin. Surtout en été. Belle lumière.

9 Problèmes avec le décalage horaire ?

Plus de problème.

10 Vous avez bu combien de bières avant cette interview ?

Un peu plus de trois demis.

11 Qu’est-il arrivé à votre portable cette nuit ?

Il y a une loi qui dit que les objets, quand ils tombent, atterrissent toujours du mauvais côté. La nuit dernière, mon portable est tombé par terre dans la rue, face écran, et il s’est cassé. J’ai eu la sensation d’une petite victoire contre la technique.

Il parle d’une petite voix faible. Encore aucune réaction du public. Possible que le public et l’artiste soient seulement intimidés par le côté si merveilleusement simpliste des premières questions. Nous maintenons ce cap. Les 16 questions suivantes sont en quelque sorte une brève biographie de l’artiste.

12 Votre couleur de cheveux ?

Blonds.

13 La couleur de vos yeux ?

Verts, parfois rouges.

14 Votre poids en kilos ?

83.

15 Pointure ?

43.

16 Votre langue maternelle ?

Le français.

17 Votre profession ?

Je suis artiste.

18 Les étapes de votre formation ?

Bac. Diplôme des beaux-arts de Lausanne. C’est tout. Enfin, j’ai quand même une formation.

19 Vous connaissez un autre Cyprien ?

J’en connais un. C’est un artiste, il est noir et il vit à Paris. Il s’appelle Cyprien Chabert.

20 Est-ce que quand vous étiez enfant vous suciez votre pouce ?

Jamais.

21 Vous étiez un petit garçon à sa maman ?

Non.

22 Un traumatisme dans votre jeunesse ?

Enfance parfaite. Aucun traumatisme.

23 On dit que dans votre jeunesse vous avez été DJ techno. Elle est vraie, cette histoire ?

J’ai toujours collectionné les disques, mais je n’ai jamais ressenti le besoin de les faire écouter aux autres. Dans les années 1990, je me suis intéressé à la musique techno et je suis allé dans des villes américaines extraordinaires, comme Chicago et Detroit.

24 Un regret de ne pas avoir étudié l’histoire ancienne ?

Non.

25 Expliquez-nous les chemins de traverse en banlieue que vous avez empruntés quand vous étiez jeune ?

J’ai parcouru les banlieues de Paris avec deux amis et j’ai tourné de petits films. Plus tard, nous avons poursuivi nos voyages jusqu’en Europe orientale, Varsovie, Belgrade, Kiev, Odessa, la Moldavie.

26 Combien avez-vous gagné en 2012 ?

Il faudrait que je regarde.

27 Combien avez-vous dépensé pour vos voyages ces douze derniers mois ?

Je n’ai pas fait beaucoup de voyages. J’ai passé l’année dernière à New York.

On peut d’ores et déjà affirmer qu’il répond de manière magistrale. Un espion lui aurait-il révélé à l’avance le contenu des questions ? Comment se fait-il qu’il réponde à chacune du tac au tac ? Gaillard croise et décroise les jambes.

28 Que fait un artiste conceptuel ?

Il aide le monde à découvrir la vérité mystique. C’est de Bruce Nauman.

29 Que signifie le terme amusant de land art ?

Artistes sans atelier.

30 En deux mots, qu’avez-vous fait ces trois derniers mois ?

Je suis allé sur la côte pacifique, dans le nord-ouest des Etats-Unis, ensuite je suis parti à New York.

31 Est-il exact qu’en ce moment les artistes contemporains ont peur d’être comparés à James Franco ?

Je ne sais pas qui c’est.

Le public réagit, des rires fusent. Que Cyprien Gaillard, artiste à succès, beau et branché, prétende ne pas connaître James Franco, artiste à succès et star d’Hollywood, beau et branché, c’est une bonne blague. L’artiste ricane. Les questions suivantes sont consacrées en général et en particulier à son art.

32 Vous avez déjà vu quelque chose de plus beau que les pyramides d’Egypte ?

Peut-être la pyramide géante en métal qui a été construite en 1991 sur les bords du Mississippi à Memphis, Tennessee.

33 Les plus belles ruines du monde ?

Dans le sud de l’Irak, les ruines de l’ancienne ville jumelle de Séleucie-Ctésiphon et les ruines de la ville antique d’Our, au cœur de la Mésopotamie.

34 Le plus beau centre commercial du monde ?

Là je dirais le Quartier 205 dans la Friedrichstraße, à Berlin, avec la sculpture de John Chamberlain.

35 La plus belle tour d’habitation du monde ?

Ce n’est pas dans la nature des tours d’habitation d’être belles.

36 Comment trouvez-vous les hôtels de Tchernobyl ?

Il n’y a pas d’hôtels à Tchernobyl. Dans la ville de Prypjat, là où se trouve la centrale nucléaire, il n’y a pas non plus de possibilité d’hébergement. A l’époque, j’ai séjourné à Kiev.

37 La plus belle explosion que vous ayez vue personnellement ?

A Glasgow, quand la cité de Sighthill a été dynamitée. J’ai fait un travail là-dessus. Le dynamitage a eu lieu un samedi à 2 heures du matin. J’étais assis tout en haut d’une colline qui dominait un cimetière. Après l’explosion, j’ai vu le gigantesque nuage de poussière monter vers moi, passer au-dessus du cimetière et tout ensevelir sous lui.

38 La plus belle arme de l’US Army ?

Ce n’est pas dans la nature des armes d’être belles.

39 Quelle société fabrique les plus belles tractopelles ?

Caterpillar.

40 Connaissez-vous une chose qui soit plus sexy qu’un hélicoptère ?

Un zeppelin.

41 Parlez-nous des " Gateways to the Underworld ", que vous avez exposés au printemps dernier à Los Angeles ?

C’est une série de frottages de plaques d’égout à Los Angeles. Mes lucarnes sur le monde souterrain. J’ai été intéressé par l’aspect bizarre de ces plaques, leur relief et la géographie de ces bouches d’égout. Sur les plaques, on pouvait lire l’inscription City of L.A./Made in India. Je pense qu’il y a quelque chose d’absurde dans le fait de fabriquer à l’autre bout du monde les plaques d’égout d’une ville.

42 Que montre votre film " Artefacts " ?

Il montre divers aspects de la guerre d’Irak : à quoi ressemblent les traces, les stigmates et les différentes strates de la ruine de l’une des plus anciennes cités de la civilisation antique.

43 Que signifie le Cleveland Indian que vous avez placé sur le toit d’une barre d’immeubles vides de Berlin et que vous portez aujourd’hui en bague à la main droite ?

Quand j’étais enfant, je réfléchissais déjà aux Indiens de Cleveland. La ville, qui fut autrefois une ville industrielle prospère, a choisi dès 1915 l’Indien comme son emblème. C’était une caricature d’un Peau-Rouge hilare. En près d’un siècle, la ville a subi un déclin économique inouï, avec un recul dramatique du nombre de ses habitants. Mais l’emblème est resté, et l’Indien est toujours aussi hilare.

44 Délabrement architectural, villes qui tombent en ruines, symboles nationaux désacralisés, érosion des valeurs citoyennes, ce sont les thèmes de votre travail ?

Oui.

45 Quels thèmes traitez-vous encore ?

La décadence et le renouveau.

46 D’où vient la fascination que vous éprouvez pour les ruines ?

C’est pour moi le point de départ de quelque chose de neuf. Une chance. Un commencement.

47 Vous êtes d’accord quand on vous dit que la pyramide de bières exposée dans les Kunst-Werke à Berlin est votre meilleure œuvre d’art ?

La meilleure est à venir.

48 On raconte que parmi vos projets artistiques il y a celui de démonter l’obélisque de la place de la Concorde et de la ramener en Egypte. C’est vrai ?

Oui.